Victor Mazière 
Fantôme, second volet (extrait) 2017


C’est avant tout par sa dimension vénéneuse, virale, celle d’une chair sans qualité ni contour propres, et mettant, par là-même, en échec tout genre esthétique définissable, toute identité fixe, que le travail de Laura Gozlan se rattache à la spectralité : il en déplace néanmoins l’axe signifiant en s’attachant avant tout au lien mystérieux, mutable qui relie notre corps psychique à celui de l’image. Les projections, fragmentées dans l’espace et les surfaces réfléchissantes, immergent ainsi le spectateur dans un rituel onirique, hypnotique, prolongeant un mouvement amorcé depuis les débuts du cinéma, et, plus manifestement encore, dans ses marges (la série B, le giallo), où s’est déployée, en dehors du modèle classique, la sensorialité alternative d’un autre « corps du cinéma » 1. En plein essor de la vidéo, David Cronenberg, dans la scène finale de Vidéodrome, imaginait d’ailleurs la naissance d’une « nouvelle chair », figure à venir d’un « techno-organisme » absorbé dans la spectralité des signes : comme si l’inconscient technologique, en se décomposant, avait fait remonter vers la surface la face négative d’obscurs fantasmes adamiques. Expulsé d’un écran devenu à la fois matrice et tombe, ce corps morcellé, frankensteinien, incarnait un principe de décréation : celui du verbe vidéo devenu anti-chair, travaillant la forme de l’intérieur non pour la faire retourner vers une origine, mais pour la disperser dans les simulacres d’une nigredo infinie.

Contemporain de The extended Phenotype 2 de Richard Dawkins, Videodrome sondait l’ADN des images, leur « milieu », l’éco-système des forces interagissant les unes avec les autres : comme si le « génome » des images s’était nourri du nôtre pour finalement nous absorber et nous phagocyter dans les fantômes que nous avons crées. Mettant en scène la mythologie négative d’un Eden inversé, dans la froideur d’une érotique monstrueuse, la fiction de David Cronenberg inaugurait, en ce sens, une ère de la décomposition de la psyché dans l’objet, où se disséminait aussi toute idée d’homme, de « nature », de fixité ontologique, jusqu’à ce que l’indice ne soit plus que la trace en devenir des incarnations qui le traverse. Comme un parasite de la matière subconsciente.
Dans l’étoilement des chairs à venir, c’est cet embranchement qu’habite Laura Gozlan : éclatant la conscience dans les mythologies noires et les brisures d’un corps-écran, ses travaux épousent l’implosion du stade final de l’entropie technologique, et en amplifient « l’étrange étrangeté » (pour reprendre un concept de Timothy Morton). C’est alors tout le sous-bassement noir des utopies scientifiques et politiques qui refait surface : mélangeant les images d’un film de science-fiction de Zulawski, à des extraits d’archives scientifiques, Through the Silver Globe fait émerger un nouvel objet, dystopique, uchronique, hésitant entre une version toxique de Solaris, une fiction chamanique et un documentaire psychédélique sur la préhistoire future de l’humanité. Il n’est plus ici question de rationalité, ni de conscience de soi : l’« homme nouveau » et la « science nouvelle » sont remplacés par l’irraison, la sur- ou l’infra-conscience, tous ces décentrements impalpables où la quantification « more geometrico » et la maîtrise du monde ne peuvent plus opérer face au caractère « alien » de la réalité elle-même. Dans sa sorcellerie angulaire, Through The Silver Globe convoque, comme la traversée d’un flux mémoriel insituable, les fantasmagories du proto-cinema (celui de la lanterne magique de Kircher et de ses expériences sur l’hypnose 3), les mondes entropiques des récits ballardiens, et la face inversée de l’hyper-présent techno-scientifique. Ce sont alors sans doute nos propres fantômes que ces images font ressurgir, se greffant aux rêves des mondes possibles, hantologie 4 et sur-vivance première qui précéderaient toute ontologie, et dont Laura Gozlan convoque ici la respiration et la force génésique.

1. Raymond Bellour, Le Corps du cinéma, POL, Paris, 2009

2. Richard Dawkins, The Extended Phenotype, Oxford University Press, 1982

3. Raymond Bellour, op.cit., pp. 13-18

4. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, Paris