Ingrid Luquet-Gad
Skinny Dip Unsensory 2015


On doit au philosophe Teilhard de Chardin d’avoir formulé le concept de noosphère, par lequel il entendait décrire, à l’orée des années 1920, l’avènement d’une nouvelle phase de développement de la Terre. Succédant à la géosphère, le règne de la matière inanimée, et à la biosphère, celui de la vie biologique, ce troisième âge consacrait l’avènement d’une conscience humaine unifiée à l’échelle planétaire. Que le terme connaisse aujourd’hui un regain d’intérêt n’a rien de surprenant, allant de pair avec l’accélération des moyens de communication et de diffusion des images. L’individu tel qu’enchâssé dans la nuée numérique, l’inconscient iconique généré par le tumulte du tout-image, voilà l’un des points de départ de la pratique artistique de Laura Gozlan. Formée à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris et au Fresnoy, Studio national des Arts Contemporain dont elle est diplômée en 2007, les films de fiction de ses débuts cèdent progressivement la place à des installations visuelles héritant de la conception décloisonnée du cinéma telle qu’elle émerge dans les années 1960, une tradition que l’on a coutume de qualifier d’Expanded cinema.

Ainsi, ses pièces les plus récentes associent des boucles vidéo à des dispositifs de vision flirtant avec la sculpture, engageant un aller-retour constant entre dématérialisation et rematérialisation. Piochant dans l’abondante matière iconique dont regorge le web, elle sélectionne divers extraits vidéos, provenant essentiellement de séries B, les fameux Giallo italiens, et de documentaires scientifiques ou animaliers. A partir de cette bibliothèque visuelle, les extraits sont remontés afin de former une boucle fluide, puis dotés d’une bande-son. Entre la mise en scène ultra-codifiée des premiers et le degré zéro de l’image des seconds, entre érotisme capiteux et didactisme appliqué, le télescopage des deux registres fait émerger une texture archétypale, palpitant au rythme de pulsions humaines toujours déjà perçues en tant qu’images. Ce fait, le penseur Steven Shaviro le théorisait dans son ouvrage Post-Cinematic Affect, parlant des productions culturelles contemporaines comme de « machines à générer des affects » : les flux digitaux planétaires donnent naissance à une forme d’affect dépersonnalisé, qui n’est plus tant le fait de l’individu unique que d’une sensibilité collective. Or par les dispositifs de projection qu’elle associe à l’image, Laura Gozlan œuvre précisément à la réintroduction d’une certaine distance critique tout en prenant acte de cette réalité même. Selon elle, le found-footage, permet également de se distancer des images, auxquelles le lien affectif est moindre que si elle avait réalisé le film elle-même.

Pour Skinny Dip Unsensory, l’installation qu’elle présente dans le cadre de l’exposition Au-delà de l’image (II), la vidéo, qui prend pour point de départ les écrits de John Cunningham Lilly, un neuroscientifique et cétologue américain connu sur ses études sur la conscience dans les années 1960, est projetée sur une série de panneaux de verre. Réfractée, dédoublée et comme fracturée, l’image vidéo-projetée quitte le registre de la surface plane pour venir envelopper le spectateur. Cette « opération de défragmentation », pour reprendre ses termes, rend alors à l’image sa matérialité, et au spectateur le rôle de la reconstituer mentalement. L’installation est complétée par des pans de cire moulée incrustés d’écrans à cristaux liquides, suspendus tout autour de manière à rejouer l’expérience de la cabine de projection. Centrale au dispositif classique du film, la « boite noire » rejoint aussi ici les expériences de cinéma intérieur hallucinatoires, basées sur des conditions d'isolation totale obtenues en supprimant les stimuli nerveux extérieurs. Pris en étau entre l’attirance pulsionnelle pour les images et la resubjectivisation de l’affect, le regardeur fait l’expérience incarnée de la manière dont les flux numériques se répandant à la manière d’un procès sans sujet, alimentent la cartographie planétaire de l’inconscient collectif pré-filmé.