Olivier Mignon, L’Art Même n°62
Perversion Story 2014


Le 8 novembre dernier, la galerie de l’ERG (Bruxelles) présentait à l’initiative de Michela Alessandrini, deux films de Laura Gozlan, Farewell Settler et A Thousand Miles Below, deux courts-métrages récemment conçus et manifestement parents, qui invitent ensemble à une traversée des pensées aberrantes, fantasmes vénéneux et rêves corrompus engendrés par la conquête spatiale.

Le premier prend pour motif central la figure de Stephen Hawking, physicien et cosmologiste anglais, célèbre pour ses théories sur les trous noirs et ses ouvrages de vulgarisation scientifique, autant que pour sa lutte contre une maladie neuro-dégénérative qui l’a progressivement privé de mobilité puis de parole, et contraint à se mouvoir et à s’exprimer exclusivement à l’aide de machines et de synthétiseurs vocaux. À travers des fragments d’archives scientifiques, des séquences documentaires sur des enfants en apprentissage dans la Russie des années 80, des reconstitutions oniriques et des extraits d’un film consacré à la vie du scientifique, Farewell Settler s’emploie à donner forme à la prophétie d’Hawking, selon laquelle l’humanité doit entreprendre la colonisation de l’univers si elle veut préserver son espèce car, à ses yeux, au développement accéléré de la technologie, à l’épuisement des ressources et aux modifications de l’environnement, se conjuguerait la persistance d’un «instinct agressif et égoïste dans le code génétique humain», instinct autrefois nécessaire à sa survie mais qui le conduit désormais à sa perte. Ce curieux alliage d’inquiétude écologique et d’enthousiasme colonisateur, de pessimisme historique et de volontarisme scientifique, professé d’une voix artificiellement modulée par l’ordinateur de bord du physicien, constitue le noyau fantasmatique du film. C’est de là que se libèrent des séquences qui disent la nostalgie du départ et l’utopie déçue, comme autant de cartes postales écrites au futur antérieur.

A Thousand Miles Below se présente comme un objet plus laconique, quasiment dépourvu de texte ou de dialogue; la bande-son omniprésente et atmosphérique, produite par Benjamin Laurent Aman, contribue à ce sentiment d’abstraction. Pourtant, il se dessine un fil narratif ténu, celui que Laura Gozlan emprunte à quelques gialli du début des années 70, ces films d’exploitation italiens dont l’intrigue psycho-policière est copieusement dopée à une violence et un érotisme outranciers et stylisés1. A Thousand Miles Below s’ouvre sur des archives de la NASA, images d’ordre et de maîtrise soumises à des beats intersidéraux et des sonorités vintage, une longue séquence hypnotique qui se voit peu à peu contaminée par des fragments de gialli au climat paranoïaque. La célébration inaugurale de l’utopie technophile sous la forme d’un documentaire esthétisant se trouve ainsi littéralement enveloppée par la fiction, prise au piège de son imaginaire trouble et de ses détours pervers, et ce, à travers quelques scènes de transition où les images ouateuses du programme Apollo entrent en interférence, à l’intérieur d’un de ces thrillers de série B, avec la projection d’un film super-8 manifestement inspiré par l’assassinat de Kennedy et par son fond de conspiration.

Par ce montage, on pourrait craindre une proposition tendancieuse consistant à tenir en suspicion les événements entourant l’alunissage, ou du moins à se complaire dans les arrières-mondes et leurs infrastructures dociles. Or, l’assemblage de ces gialli semble à son tour l’objet d’une implosion muette, comme si la conquête spatiale avait généré un trauma longtemps réprimé, désormais impossible à contenir. C’est donc moins la réalité de l’entreprise lunaire que son récit qui est extrapolé ; c’est la rationalité confiante qui est entamée pour libérer les potentialités de l’imaginaire. En ce sens, les deux films de l’artiste participent d’une sensibilité aux manifestations diverses – depuis le travail d’Alexandra Leykauf jusqu’à celui de Bojan Šarcevic –, qui considère avec une forme de nostalgie lucide et acide les promesses de l’utopie moderniste et son esthétique visionnaire, et qui opère non pas dans le registre de la critique ou de la parodie, ni même dans celui de la réappropriation stricto sensu, mais intervient à même l’imagerie en question par des incisions subtiles et fatales. Laura Gozlan ne dénature ni ne déconstruit ce fond d’images ; elle y pratique plutôt des entailles, permettant à son revers readymade et populaire de manifester sa présence impure.

1. L’artiste prélève ici des fragments de trois gialli : Una sull’altra (One on Top of the Other ou Perversion Story, Lucio Fulci, 1969), Una lucertola con la pelle di donna (A Lizzard in a Woman’s Skin, Lucio Fulci, 1971), La corta notte delle bambole di vetro (Short Night of Glass Dolls, Aldo Lado, 1971).