Annabel Rioux
Indeterminate Chymistry 2015


Indeterminate Chymistry est une exposition-oeuvre, Laura Gozlan s’est saisie du volume d’In extenso pour y déployer de multiples éléments qui ont en commun de rejeter l’image comme simple surface : l’artiste entend donner aux images une profondeur par des opérations de creusement, de froissement, ou encore de dédoublement.
Vitre brisée, métal froissé, fond de teint étalé... l’image occupant la vitrine, A Mirror Darkly, la transforme en un miroir accidenté : doté de reliefs, mais opaque, semblant impossible à traverser, comme si son apparence était le fruit d’une tentative dont on ne sait si elle a réussi - peut-être l’Alice de Lewis Carroll est-elle passée par là, non sans heurts.
Dans la galerie, l’espace est scindé en deux par Emporio Chimic, une sculpture monumentale qui semble sortie d’un rêve, une façade d’inspiration classique, rythmée par quatre alcôves, reposant sur un socle vaporeux. La membrane de cire granuleuse qui la recouvre lui donne un aspect zombifié, elle semble prête à se dissoudre à tout moment, à régresser comme les paysages hallucinés décrits par Philip K. Dick dans Ubik. Dans l’angle du premier espace se trouve Planck Wrap, assemblage faisant référence à l’observatoire spatial Planck, cette sculpture évoque en concentré une atmosphère post-apocalyptique (une chute de météorite), mais elle fait aussi écho à la vitrophanie en rejouant le motif du miroir opaque, froissé, pénétrable. S’étalant au sol, elle fait figure de passage vers une autre dimension, telle la flaque d’eau du film Inferno de Dario Argento que le critique Jean-Baptiste Thoret décrit comme le paradigme originel du cinéaste italien : « Ce que dit exactement cette scène du projet d’Argento, c’est que le monde est contenu dans une flaque d’eau.»1 Chez Argento comme chez Laura Gozlan, il s’agit de dépasser la planéité de l’image par une recherche de volume, de relief, de plis. De même, les vagues violacées recouvrant Emporio Chimic, qui rappellent un économiseur d’écran aux motifs stellaires, sont renvoyées dans le champ de la matière par l’épaisse cire qui les constitue. Ainsi, le passage vers un autre niveau de réalité se ferait non pas par le virtuel, mais dans les circonvolutions de la matière. C’est là qu’émerge l’influence de l’alchimie et des protosciences dans la pratique de Laura Gozlan : l’image- matière serait l’interface entre notre monde et un arrière-monde peuplé de fantômes invisibles, difficilement accessible sans initiation, mais non moins réel 2.

Emporio Chimic dissimule une salle obscure dans laquelle se déploie une installation vidéo, Through the Silver Globe, dans la lignée de l’expanded cinema théorisé par Gene Youngblood en 1970 3 : l’image projetée est démultipliée et éclatée dans l’espace grâce à des jeux de reflets sur des plaques de verre et de métal. Dans l’introduction d’Expanded Cinema, l’architecte de légende R. Buckminster Fuller remarque : «Scientists not only admit but assert that there are no locales in the Universe to be identified as UP and DOWN. None of the perpendiculars to our spherical Earth’s surface are parallel to one another; they lead in an infinity of directions» 4. Ainsi, la fragmentation des points de vue provoque une expérience perceptive sans doute plus conforme à la nature physique du réel que sa représentation sur une surface plane avec une perspective unifocale. La vidéo a été conçue par l’artiste en combinant des extraits de différentes sources : films de science-fiction soviétiques, gialli italiens, documentaires scientifiques et animaliers... Un film est récurrent dans l’enchaînement de séquences: Sur le Globe d’argent, du Polonais Andrzej Zuławski, tourné en 1976-1977 et sorti seulement en 1988. On y voit des humains ayant colonisé une planète inconnue, et vivant dans un environnement à la fois primitif et futuriste. Evitant de tomber dans une logique narrative qui viendrait contredire la nature fragmentaire de l’installation, Laura Gozlan a composé les images en fonction de la bande sonore créée au préalable, inversant ainsi le processus habituel selon lequel l’image précède et domine le son. La musique impose son rythme abstrait; hypnotique, elle nous tient en haleine tandis que nous cherchons en vain à reconstituer mentalement une linéarité.

L’influence de l’art et de l’architecture modernes sur nombre d’artistes de notre début de XXIe siècle a déjà été amplement commentée, et sa dimension nostalgique souvent critiquée 5, comment donc envisager les emprunts de Laura Gozlan à des périodes aussi diverses que le classicisme, l’URSS, l’Italie des années 80 ? Plutôt qu’un retour en arrière, peut-être s’agit-il de puiser dans ces sources matière à un renouvellement de la sensibilité contemporaine, en nous détachant du positivisme qui a marqué le XXe siècle, pour admettre la complexité d’un réel fait de strates dont nous ne percevons aujourd’hui qu’une part infime.


1. in Jean-Baptiste Thoret, Dario Argento, magicien de la peur, éd. Cahiers du cinéma, 2008, p. 6.

2. Cette influence est perceptible de manière plus évidente dans son oeuvre The Sceptical Chymist (2013), qui fait explicitement référence à l’ouvrage éponyme de Robert Boyle (1627-1691), pionnier de la chimie moderne mais imprégné d’alchimie.

3. Gene Youngblood, Expanded Cinema (introduction de R. Buckminster Fuller), éd. Dutton, 1970.

4. Ibid., p. 17-18 : « Les scientifiques non seulement admettent mais affirment qu’aucun endroit de l’Univers ne peut être identifié comme HAUT et BAS. Aucune des perpendiculaires à la surface de notre Terre sphérique ne sont parallèles les unes aux autres ; elles conduisent vers une infinité de directions. »

5. Voir par exemple Tristan Trémeau, « Pour en finir avec le Zeitgeist mélancolique », revue L’art même n°50, 1er semestre 2011.