Antoine Camenen, FRAC Occitanie Montpellier
Corruption des corpus 2018


Il y a quelque chose d'étrange, dans l'installation Mold II, à regarder s'animer des images un peu trop décaties ; et, malgré le dépouillement des dispositifs optiques, qui ne laissent nulle place à l'artifice, la manière dont ces images prennent corps semble plus suspect encore, quand elles se déposent imparfaitement sur un fragment de verre et sur la surface cabossée d'une tôle d'aluminium. D'où émanent-elles, celles-ci qui dégagent un parfum passé ? Laura Gozlan est allée les puiser dans des archives télévisuelles ou dans des productions antérieures du cinéma de genre ; réunissant des plans gores d'un film de 1981 de Lucio Fulci, deux documentaires géographique et archéologique de 1976 et 1978, ainsi que des archives vidéo du projet NIM, documentant une expérience menée aux Etats-Unis dans les années 70 avec un chimpanzé. Ce sont des images fascinantes, qui ont impressionné durablement la rétine de l'artiste ; qui s'obstinent à se matérialiser dans leurs nouveaux supports tandis que le vidéoprojecteur continue de tourner ; et ce qu'il exhale d'images, peut-être parce que ce sont des réminiscences, prend un aspect morbide. Ces effluves vidéographiques charrient des figures de zombies, bizarrement excrémentielles, des surfaces vaseuses ou des objets archaïques extirpés du sol, abordant ainsi un imaginaire du déchet – puisque l'artiste se sert des productions du passé comme d'un terreau fertile, quitte à exhiber leur décomposition. Ainsi, entre les mains de Laura Gozlan, le « found footage », ou l'art de récupérer d'anciennes séquences filmiques, aboutit à un montage chiffonnier.

Le mixage sonore s'opère alors en parallèle du montage, réduisant au silence toutes les informations que transportaient les images de leur vivant (avant de quitter leur corpus), taisant les bruits et les dialogues, comme pour marquer l'écart temporel qui nous sépare d'elles ; et ne plus signifier que, grâce à des sonorités hypnotiques, leur insistance à l'œil, leur prolongation muette. Quelques sous-titres demeurent cependant, qui traduisent les échanges, en langage des signes, entre singe et humain lors du projet NIM ; mais ils soulignent surtout l'impossibilité d'une communication. Il n'y a, en somme, derrière ces métamorphoses silencieuses dont traite Mold II – celles des déchets et des cadavres –, plus grand chose d'humain, plus rien qui puisse encore parler à ce dernier ; il y a, à la place, de la matière : opaque et mystérieuse, quand elle n'est pas simplement rebutante. L'archive, à l'instar des objets orduriers présents dans la vidéo, s'est déchargée de tout contenu compréhensible lors de son excavation et s'est faite aphone, pour acquérir une qualité presque exclusivement plastique, pour ne pas dire charnelle. Chacune de ses résurgences lui prête une nouvelle matérialité ; ce à quoi s'attelle d'ailleurs la pratique de Laura Gozlan, qui lui trouve autant d'incarnations précaires dans la diffraction d'un bris de verre ou la réflexion d'une surface d'aluminium.